Mercredi 7 mars 2012 — Dernier ajout vendredi 6 janvier 2012

Hommage…

Propos cités dans le journal le Monde

Frère Roger, fondateur de la communauté œcuménique de Taizé (Saône-et-Loire), a été tué ce mardi 16 août, au cours de la prière du soir. Il était âgé de 90 ans.

Qu’il fût habillé de l’aube blanche des offices ou de son éternel chandail à grosses mailles, c’est son visage, d’abord, qui frappait, plissé dans les rides d’un permanent sourire. On ne pouvait échapper à ce regard bleu, profond, doux comme le moutonnement des collines alentours. Le regard d’un homme à la fois obstiné et humble, mystique et réaliste. Y a-t-il jamais eu correspondance aussi grande entre un homme, un lieu, un projet ?

L’homme

C’est le 20 août 1940 que Roger Schutz, un jeune pasteur protestant de Suisse, débarque pour la première fois en Bourgogne, à Taizé (Saône-et-Loire), quêteur solitaire de Dieu et d’un lieu où, avec quelques « frères », il aurait fondé une communauté dont il voulait déjà faire un signe d’unité entre les chrétiens divisés.

S’il est né en Suisse, le 12 mai 1915, à Provence, près de Neuchâtel, fils du pasteur Charles Schutz, une partie des racines de Frère Roger est ancrée dans cette terre de Bourgogne par sa mère, Amélie Marsauche, elle aussi de famille protestante. Il est le petit dernier d’une fratrie de sept frères et sœurs qui lui donneront ce prénom de Roger, auquel il restera attaché. A la maison, une grand-mère maternelle lui donne le goût des grands espaces et du silence intérieur. Mais on lit aussi à haute voix Blaise Pascal et Angélique Arnauld, la supérieure de Port-Royal. Roger dévore le Pascal des Pensées. Il y découvre le malheur de vivre éloigné de Dieu et le bonheur de l’approcher. L’adolescent est élevé selon les règles d’un protestantisme rigoureux, mais dans le respect des « papistes ». Il fréquente, parfois en cachette, les églises paroissiales où il aime prier et réfléchir. Il est même fasciné par la liturgie romaine et, à 13 ans, pour faire ses études en ville, ses parents l’autorisent à loger chez une catholique, Mme Biolley. Leurs conversations l’éveilleront très tôt à sa vocation œcuménique. Mais, pour le jeune Roger, la période du collège est aussi celle des interrogations spirituelles. L’adolescent manque de perdre la foi. Et même la vie : il est frappé d’une tuberculose pulmonaire. Plus tard, il racontera aux jeunes de Taizé que son itinéraire n’a rien d’exceptionnel, que, lui aussi, a vécu tous leurs tourments.

Roger Schutz rêve de devenir paysan. Ou poète. Mais son père pasteur l’oriente vers des études de théologie qui le conduisent à l’université de Lausanne. Déjà, son charisme s’exerce dans un milieu de jeunes et il est élu, à sa grande surprise, président de l’association des étudiants chrétiens. De même, prépare-t-il sa thèse sur « l’idéal de la vie monastique jusqu’à saint Benoît et sa conformité à l’Evangile ». Œcuménisme, jeunesse, vie et prières régulières : les grandes inspirations y sont. L’aventure de Taizé est déjà toute tracée.

Quand il arrive en 1940, à 25 ans, dans le village bourguignon, proche de la ligne de démarcation, sa maison devient vite un refuge. Elle accueille sans distinction juifs, réfugiés politiques et résistants. Frère Roger se souviendra longtemps de la soupe aux orties, du ramassage des escargots, des hivers froids et solitaires des premières années de guerre et de misère à Taizé. Mais le 11 novembre 1942, à la suite d’une dénonciation, sa maison est fouillée de fond en comble par la Gestapo. C’est la première expérience cruelle de sa vie. Roger est obligé de quitter Taizé, de repasser la frontière et son projet communautaire va mûrir dans l’éloignement forcé de Genève. C’est là que le rejoignent ses premiers compagnons de route, suisses comme lui, Max, un théologien, Pierre, un agronome, Daniel, et qu’il écrit les premiers éléments de ce qui deviendra la Règle de Taizé : « Maintiens en tout le silence intérieur pour demeurer en Christ. Pénètre-toi de l’esprit des Béatitudes : joie, simplicité, miséricorde. »

De retour en Bourgogne, en octobre 1944, l’air de Cluny ou de Clairvaux aurait pu lui tourner la tête. Il aurait pu rêver de créer ou restaurer un ordre chrétien. A la fois autoritaire et doux, Roger est de la race des fondateurs. Pourtant, toute sa vie, rien ne lui sera plus étranger que le fait de « s’installer », de fixer des programmes, de constituer autour de lui un mouvement, une structure, un ordre. Tout son projet s’inscrit au contraire dans cette « dynamique du provisoire », dont il fera le titre d’un de ses livres. Les « frères » arrivent un à un. Ils font les vœux monastiques de pauvreté, de chasteté, d’obéissance, consacrent leur vie à Dieu, à la liturgie, au travail, au silence. Le premier frère de nationalité française entre dans la communauté de Taizé en 1948. « Nous ne voulions pas être plus de quinze », dira souvent Frère Roger. Cinquante ans après, ils sont quatre-vingt-dix, originaires d’une vingtaine de pays dans la diversité des traditions chrétiennes. La communauté de Taizé va même essaimer, en petites fraternités provisoires, en Inde, au Bangladesh, au Brésil, en Afrique, en Corée, à New York, etc. En 1948, le jeune prieur demande à l’évêque d’Autun de pouvoir chanter les offices quotidiens dans l’église paroissiale de Taizé, un bijou d’art roman. Mais quelle n’est pas sa surprise de recevoir une réponse, chaleureusement positive, non pas de l’évêque local, mais du nonce apostolique en personne, représentant le pape en France, qui n’est autre que Mgr Angelo Roncalli, le futur Jean XXIII. Ce fut le début d’une longue amitié. Jean XXIII est l’un des hommes qui auront le plus compté pour le prieur de Taizé. De 1962 à 1965, Frère Roger est l’un des observateurs les plus attentifs du concile Vatican II.

La passion de l’unité

Dès 1941, Frère Roger avait reçu à Taizé l’abbé Paul Couturier, pionnier français de la lutte pour la réunification des Eglises qui, à l’époque, est une cause révolutionnaire. Plus tard, elle sera mise au cœur de la Règle de Taizé : « Aie la passion de l’unité du corps du Christ » . En 1960, entre dans la communauté un frère anglican. En 1969, c’est le tour de Ghislain, un jeune médecin belge catholique. D’autres prêtres suivront. Ils seront une douzaine au début des années 1970. Taizé n’a aucune appartenance confessionnelle. La communauté ne possède ni statut ni constitution juridique. C’est une communauté oecuménique au sens strict, qui se veut figure anticipatrice de l’unité chrétienne.

Ce protestant aura même les meilleures relations du monde avec tous les papes. Jean XXIII accueillait Frère Roger par ces termes : « Ah Taizé, ce petit printemps. » Les rencontres avec Paul VI furent également confiantes. Au cours de son voyage dans la région lyonnaise, le 5 octobre 1986, Jean Paul II franchit le seuil de la communauté : « Je me suis senti poussé par une nécessité intérieure » , dira le pape, ajoutant cette autre formule restée célèbre : « On passe à Taizé comme on passe près d’une source. »

Karol Wojtyla aimait Frère Roger qu’il avait invité à prêcher, dans son ancien diocèse de Cracovie, devant 200 000 mineurs. Mais le prieur de Taizé sera tout autant l’hôte régulier de l’archevêque anglican de Cantorbéry, du patriarche de Constantinople et des responsables du Conseil oecuménique des Eglises.

Le tournant est le « concile des jeunes », que le prieur de Taizé convoque en pleine bourrasque de l’après-68. Il a compris que les énergies alors à l’œuvre dans la jeunesse occidentale ne combleraient pas, il s’en faut, ses attentes spirituelles et que les Eglises, malgré l’aggiornamento de Vatican II, ne seraient pas, avant longtemps, équipées pour accueillir des jeunes qui fuient les institutions, désertent les paroisses et les mouvements. L’attente de Dieu, la soif d’amitié et d’absolu, la recherche d’un sens à donner à la vie sont autant d’aspirations qui traversent toutes les générations et surmontent toutes les crises.

Avant 1970, par centaines, des jeunes venaient déjà passer Pâques sur la colline. Leur chiffre ne va pas cesser d’augmenter : ils sont 2 500 en 1970, quand Frère Roger annonce « la joyeuse nouvelle » de ce concile d’un genre inédit. Les années suivantes, ils sont 7 500, puis 16 000, 18 000, 20 000 à Pâques 1974, 50 000 le 30 août suivant pour l’ouverture du « concile des jeunes ».

Banc d’essai pour les JMJ

Par milliers chaque année, et de partout, des jeunes ne vont plus cesser d’affluer à Taizé : joie de se retrouver différents, volonté de dépasser les barrières idéologiques et confessionnelles, besoin de solidarité en actes et de communion, goût de la fête, du silence, des liturgies dépouillées, souhait d’une formation biblique permettant un meilleur enracinement de la foi. C’est sur ce terreau que vont prospérer toutes ces formes de rassemblement de jeunes dont raffolent les jeunes croyants pour épancher leur soif d’émotion et d’expérience. Taizé prépare les Journées mondiales de la jeunesse (JMJ), dont la vingtième édition se tiendra en cette fin du mois d’août 2005 à Cologne.

« Il dépend des jeunes que la grande famille européenne sorte de l’ère de la méfiance », dit Frère Roger à l’Unesco en 1989. Il écrit aussi que « l’une des urgences des années à venir est de mettre la réconciliation là où il y a la blessure de la haine ».

Aujourd’hui, Taizé continue de plus belle. On vient sur la colline pour prier, non pour s’enivrer de paroles. Pour lire les Ecritures, rencontrer d’autres jeunes du bout du monde, porteurs de mêmes valeurs et d’une égale soif de solidarité, ainsi qu’une communauté monastique originale qui a toujours su résister aux modes — hier le doute et la contestation, aujourd’hui l’affirmation identitaire — et à la tentation de faire de Taizé un ghetto

Soixante ans après l’arrivée de Roger Schutz à Taizé, l’intuition première n’a pas varié. Et pourtant, l’homme qui vient de mourir était toujours hanté par l’ampleur de la tâche à accomplir. « Suis-je parvenu à exprimer assez que Dieu ne veut pas la souffrance et ne s’impose pas par des volontés menaçantes, mais qu’il aime tout être humain sans exception ? La confiance est au début de tout », écrivait Frère Roger dans un de ses écrits de grande portée spirituelle. Et comme pour se réconforter, une fois de plus il répétait : « Nous sommes encore au départ. »